C Conditions de travail : direction d'école
C Conditions de travail : charge de travail
C Conditions de travail : inclusion
C Conditions de travail : professionnalité
C COVID-19 : conditions de reprise
C COVID-19 : Conditions sanitaires
R Réussites
avatar Directrice dans le 24 - Dordogne
Le 29T09:25:42.000000Z/09/2020 à undefined
Exerce en primaire Expérimenté-e

Ce soir, je suis en colère. Je suis une directrice d'école, et enseignante d'une classe multi-niveaux, vraiment en colère. Cet après-midi, j'ai fait passer les évaluations nationales aux élèves de CE1, avec une très grande bienveillance. Pourtant, l'une d'eux à tout juste un niveau début CP, en attente de notification AESH, pour des troubles dys entre autres. Dès ce début d'année, je différencie son travail pour qu'elle puisse progresser à son rythme. Forcément, dès qu 'elle a vu les quelques lignes de texte à lire (séquences 1 et 3, nous n'avons pas encore fait la 5), elle s'est sentie perdue et s'est mise à pleurer. J'ai cherché quelques mots avec elle, ceux qu'elle serait capable de déchiffrer, si je lui trace les ponts sous les syllabes, et je l'ai encouragée, abandonnant forcément le chronomètre. Et elle a donné le meilleur d'elle même, n'arrivant pourtant pas à lire plus de 6 petits mots dans un temps raisonnable. Et on a poursuivi avec les questions, pour lesquelles elle a entouré les réponses au hasard. Et par chance, elle en a 3 de juste ! Mais ça, votre logiciel d'analyse ne le saura pas. Ensuite, nous sommes passés aux syllabes et mots à encoder. Comme elle ne différencie pas bien les sons, elle essaie de lire sur les lèvres. Mais cette année, je porte un masque. Elle n'a donc même pas tous les outils pour s'aider. On s'adapte. On oublie là aussi le chronomètre. Et vous ne saurez jamais la fierté qu'elle a eu, quand au bout d'une grande minute, elle a réussi à écrire le « la » de « larme ». Mais votre logiciel ne lira que « lame » (et pas « l'âme » non plus). Que dire aussi des nombres au-delà de 59 ? Et de la soustraction ? Notions abordées durant le confinement. Alors que nous reprenons le sens de l'addition et de la soustraction, les tables d'addition, et les nombres, jusqu'à 59 pour l'instant, puisque ce n'est pas acquis. Certains ont répondu au hasard, tristes de ne pas savoir. Et ils auront quelques réponses justes ! Votre logiciel ne vous dira pas ce qui est su, ni ce qui relève d'un pur hasard. Vous parlez d'évaluation positive, mais je ne trouve rien de positif dans ces évaluations, encore moins cette année. Vous prônez aussi la validation de compétences, plutôt que les notes. De ces évaluations, il en ressort un pourcentage ... Sans parler du fait que mes autres élèves doivent travailler en autonomie pendant ce temps (Ah, le ¼ heure de lecture individuelle et silencieuse tombe à pic!), mais c'est sans compter sur X qui tousse et éternue sans mettre ni coude (ni main!) devant sa bouche, et postillonne sur son voisin, qui panique. Lavage des mains, désinfection des tables. Ah, au fait, il n'a pas de fièvre donc symptôme ou pas symptôme du Covid, cette toux ?! Ses parents m'assurent qu'avant de lui donner du paracétamol ce matin, il n'avait pas de fièvre. Je dois leur faire confiance, c'est bien ça ? Mais ce n'est pas la seule raison de ma colère. « Nous sommes prêts » dites-vous aux médias . Puis-je savoir ce qui était prêt ? * Pas le protocole ni les consignes sanitaires, qui changent chaque semaine. Nous sommes face aux enfants, et aux parents. Et je peux vous affirmer que c'est extrêmement compliqué à gérer au quotidien. Quelle perte de temps, d'énergie, et de crédibilité aussi. * Pas plus le matériel fourni aux enseignants pour répondre à la demande. Mon forfait de téléphone est de 2 heures par mois. Il a explosé dès la semaine dernière. Du coup, je ne peux plus rappeler les parents le soir ou le week-end, même si leur question est urgente, ou vos demandes impératives. Et c'est bien mieux ainsi ! Depuis le confinement, en plus du transfert d'appel du téléphone de l'école sur mon portable, j'avais dû aussi donner mon numéro perso à tous les parents. Et ils ne l'ont pas effacé ! Et les mails ? me direz-vous. Internet ne fonctionne pas bien pour plusieurs familles dans nos campagnes, qui ne sont pas non plus bien équipées. Les échanges ne se font pas facilement. Et, chez moi, l'ordinateur est familial, donc pas souvent disponible. Que prévoyez-vous pour nous ? * Pas non plus l'allègement de nos tâches de directeurs. Ni l'apparition de jour(s) de décharge supplémentaire(s) en ce début d'année. Pour moi, 1 seul jour (donc 6h) jusqu'au 23 novembre, pour mettre à jour ONDE, vérifier tous les documents de rentrée, mettre à jour les PPMS (Ah, encore un nouveau modèle cette année, 4 fois en 4 ans, bon rythme!), préparer les élections, trier et répondre aux mails, aux enquêtes, préparer les réunions, les évaluations nationales, les APC, les projets (ah non, pas le temps), gérer les emplois du temps des AESH, (…). En 2 semaines et 3 jours, j'ai dû prendre sur mon temps perso environ 15h pour avancer tout ça. (Je ne peux malheureusement ni décaler toute la paperasse de rentrée, ni les élections - ni d'ailleurs les simplifier s'il n'y a qu'une liste - après mon deuxième jour de décharge). * Pas non plus la gestion d'un enfant violent à l'école, ni la réduction du temps que les aides mettent à se mettre en place (depuis 1 an, on en a eu des blessés et des larmes à cause d'un enfant de 4 ans), mettant tout le monde en difficulté, et à bout de nerfs et de fatigue, perturbant les apprentissages de tous les enfants, créant des conflits avec les familles. Au passage, quelle amélioration des conditions de travail des AESH, avec maintenant 3 ou 4 élèves parfois chacune ! Vous n'êtes pas prêts non ! Et vous ne nous aidez pas ! Mais nous devons faire avec (ou plutôt sans), nous adapter sans cesse, nous démultiplier, endosser plusieurs casquettes, toujours plus nombreuses, nous plier aux ordres (même s'ils sont contradictoires), nous débrouiller, cumuler les heures, rester patient, souriant, bienveillant, arrangeant, disponible, et bien entendu, nous occuper de nos élèves et de la préparation de la classe ! Ah, j'oubliais ! Nous devons aussi nous taire. Mais ce soir, je n'en ai pas envie. Je ne trouve pas le sommeil. Je suis en colère. Et après 2 semaines, je suis épuisée. Une directrice dans la galère