Dominique Pasquier : Les familles populaires, le numérique et l'Ecole

Mis à jour le 26-04-2020 à 16:28:33


"La situation actuelle d’école à distance ne changera peut-être pas les pratiques des familles ni même le regard positif qu’elles ont sur l’utilisation précoce des outils numériques, en revanche cela risque d’exacerber le sentiment que l’école n’est pas pour eux". Sociologue, Dominique Pasquier travaille sur la sociologie de la culture et du numérique. En 2018, elle a publié les résultats d’une enquête sur l’usage d’Internet dans des familles populaires de la France rurale. Aujourd’hui avec le confinement et la classe à la maison, ses travaux permettent d’éclairer les enjeux de cette forme de « scolarisation » dans les rapports familles et école.


L’usage d’Internet est différencié selon le milieu social, pourquoi ?

Il existe des différences essentielles dans l’usage d’Internet en fonction des milieux sociaux et elles sont objectivement constatables. D’une part, les outils utilisés. Plus on descend dans le niveau de diplôme, plus on utilise des tablettes et des smartphones. Les familles populaires possèdent plus rarement un ordinateur et encore moins une imprimante, ce qui a un effet direct sur la scolarité aujourd’hui. Dans ces milieux, on a commencé à utiliser Internet via des smartphones. Les tablettes sont arrivées plus tard. L’ordinateur, lui, reste un outil avec lequel elles ne sont pas à l’aise du fait de l’utilisation du clavier, c’est bien souvent lorsqu’il y a un lycéen dans la famille que l’ordinateur est introduit.
Il y a aussi une différence de rapport à l’écrit. Internet a été conçu par des diplômés pour des diplômés, pour des personnes qui utilisent l’écrit dans leur vie quotidienne et professionnelle. Dans les milieux modestes, il n’y a absolument pas d’utilisation d’écrit au travail et le rapport à l’écrit est compliqué. Tout cela induit des différences considérables sur le type d’écrit que l’on accepte de pratiquer. Par exemple, le mail est très peu utilisé sauf pour les achats en ligne et dans les échanges avec l’administration. Il y a très peu d’échanges par mail dans les relations interpersonnelles. Le mail demande une certaine maitrise de l’orthographe, une aisance que les individus peu ou pas du tout diplômés ne possèdent pas. Autant ils se sentent à l’aise avec Facebook, les textos, qui s’écrivent phonétiquement bien souvent, autant le mail n’est pas entré dans leur quotidien… Les échanges écrits ne sont donc pas inscrits dans leur pratique usuelle.
Dans les familles modestes, que j’ai étudiées, c’est bien souvent l’image qui prend le pas dans les échanges. Dans les familles plus précaires, avec une forte proportion d’origine immigrée, le problème de la langue se pose en plus.

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